Le logiciel libre est-il en danger ?
Je me réjouis à chaque passage d'une application propriétaire vers le monde du libre. En revanche lorsque l'inverse se produit cette joie se transforme en un pincement au coeur.
Cette semaine j'ai découvert deux applications françaises qui quittent le libre pour un univers plus obscur. Je ne cherche pas à blâmer leurs auteurs mais plutôt à comprendre pourquoi ils en sont arrivés là. Rassurez-vous, pour THELIA (édité par Octolys) tout va bien et nous sommes fortement attachés aux valeurs que nous défendons chaque jour.
La première application se nomme Opensi et son éditeur Speedinfo. C'est une application de gestion commerciale évoluée.
La seconde application est un CRM : EGGcrm. Il est édité par la société Cogivea. J'ai échangé quelques mails avec le responsable à travers la mailing list de l'April pour essayer de comprendre ce changement. Je souhaite vous livrer ici mes remarques, mon analyse et surtout ouvrir le débat.
Distribuer un outil sous une licence libre induit un modèle économique particulier. Le logiciel pourra être copié à l'infini sans versement de royalties. Il est donc indispensable de trouver d'autres sources de financement. Cette remarque anodine ne l'est finalement pas. Beaucoup de projets sont portés par des associations, des bénévoles, qui travaillent pour d'autres sociétés et contribuent pendant leur temps libre. Ils n'ont alors pas besoin de financement particulier.
Speedinfo, Cogivea sont des sociétés qui éditent un logiciel libre. Il faut donc faire vivre la structure et générer des capitaux.
THELIA a été libéré le 5 décembre 2006 après une année d'exploitation en mode "licences". En fait dès le départ nous savions que l'application passerait sous licence GPL mais nous avons décidé d'expérimenter l'outil au sein d'un public restreint avant la publication. Avec le recul, peut-être que nous aurions pu commencer directement avec une licence libre.
La société Octolys dispose aujourd'hui de cinq salariés. Environ 6000 THELIA tournent sur la toile et la communauté grandit chaque jour.
Nous arrivons à financer nos développements en proposant un large panel de services mais il est clair que nous devons être vigilants à chaque instant. L'aventure du libre est avant tout une philosophie et les concessions nécessaires en valent la peine.
Pourquoi le modèle fonctionne chez nous et pas forcément pour d'autres ? Après avoir échangé avec Frédéric PAILLE (Cogivea) et analysé nos situations, il en ressort une évidence.
Le e-commerce est un sujet extrêmement vaste. THELIA est une brique essentielle dans nos projets e-commerce mais n'est pas la seule. La charte graphique, la cinématique d'achat, l'ergonomie, la logistique, le paiement ... bref vous l'avez compris nos domaines d'expertise sont nombreux.
Une remarque de Frédéric m'a frappé :
"On peut utiliser toutes les fonctionnalités, faire les mises à jour facilement, la documentation détaillée est en ligne dans un wiki et il y a quelques tutoriels vidéos. Tout cela réalisé par des personnes salariées. Donc si vous arrivez à l'installer et en faites une utilisation disons 'standard', pas besoin de services."
La quantité de services rémunérateurs est donc trop faible pour que sa société utilise le modèle du libre. Nous avons de la chance : le e-commerce n'est pas standard, jamais.
Une entreprise peut-elle choisir un modèle de développement libre ? Il est important d'étudier le panel de services à proposer. Si celui-ci est suffisamment rémunérateur, n'hésitez pas !
Dans le cas contraire, j'avoue ne pas avoir de réponse miracle. De plus je n'ai pas envie de vous dire : choisissez une licence propriétaire :-) Vous devez trouver le ou les services que vous pourriez offrir à vos utilisateurs. Ces services doivent leur apporter de quoi justifier la sortie de leur portefeuille. J'ouvre le débat en espérant de nombreux retours d'expériences à ce sujet.
La création de fondations à l'image de la fondation Mozilla n'est pas une habitude dans notre pays. C'est peut-être une des solutions envisageables pour donner un coup de pouce au logiciel libre.
Et le rôle de l'Etat ?
Je pense que l'Etat devrait intervenir et apporter un soutien financer aux entreprises qui développent du logiciel libre. Je ne sais pas dans quelle mesure et j'ai bien peur que ce ne soit pas la préoccupation principale. Pourtant le logiciel est au centre de toutes sociétés et toutes les administrations publiques. Le libre permet d'économiser des frais de licences énormes et de factoriser les développements. N'est ce pas important pour l'argent public ?

Commentaires
pour répondre à ton dernier paragraphe : l'état est parfois contributeur (même s'il s'agit d'initiatives isolées sans forcément une grande cohérence au niveau "de l'état"), par ex http://www.esup-portail.org/display...
quant au coté "soutien" financier, mais tu as pu le voir comme moi en discutant avec des interlocuteurs tels qu'OSEO, autant ils sont ouverts pour aider des entreprises qu'ils jugent intéressante, autant le critère "libre ou pas" ne rentre pas en ligne de compte dans leur grille de décision, sans doute par un souci de neutralité qu'ils ne peuvent pas dépasser sans décision politique
Exactement.
J'ai aussi pensé au projet Spip Agora.
J'espère que l'Etat interviendra encore plus afin d'apporter un soutien financier.
Bonjour,
Effectivement, je me permets de compléter le billet de Yoan. Nous nous sommes longtemps posés la question du modèle économique. Nous souhaitions faire profiter le communauté de notre logiciel tout en conservant la propriété du code au début. Nous avions donc opté pour le freeware. Après de nombreuses recherches, nous avons vu que malgré tout, la licence open source ne signifiait pas 'tout abandonner' son travail. Il y a tout de même une protection de l'oeuvre pour ses auteurs. Nous avons donc opté pour l'open source sous licence CeCILL-C (dérivé de MPL).
Après bientôt 3 ans, nous avons choisi l'open source commercial. Nous nous posons la questions de la pérennité des éditeurs de logiciels libres dans certains cas. Certains auront trouvé leur modèle économique mais d'autres non. Cela est-il également dû à la nature du logiciel (pouvoir vendre des services autour) ?
Dans notre cas nous n'avions qu'un logiciel 'EGGcrm Community' gratuit. Les volontés de contributions étaient nombreuses pour être testeurs mais peu de volontés sur le développement. De plus le travail est difficile à organiser entre une société et des contributions bénévoles 'hétérogènes'.
Le choix de l'open source commercial permet au client final de disposer du code et donc d'un logiciel plus modulaire et pérenne tout en restant en dessous des coûts d'un logiciel propriétaire. Il permet a l'éditeur de se rémunérer même si le client n'a pas besoin de services. Ca peut être un bon compromis et c'est ce que nous avons choisi.
RAPPEL : Puisque l'amalgame est souvent fait, open source ne veut pas forcément dire gratuit mais 'code ouvert'. La Free Software Fundation (FFF) a toujours recommandé de mettre les logiciels open source payants. En France (et peut-être ailleurs) on est souvent offusqué lorsqu'on parle d'un logiciel open source non gratuit !
Je suis un peu parti pris forcément mais le sous débat est ouvert à qui le souhaite.
Bonjour,
Je suis moi-même engagé à fond dans l'open source (en j'en vis, avec mon épouse et mes 4 enfants).
Pour EGGCrm, après avoir comparé les différents outils libres présents à cette époque, j'ai choisi ce dernier parce qu'après avoir pris contact avec Cogivea, ils étaient en mesure de développer la fonctionnalité qui nous manquait : la gestion multi sociétés avec base de prospect, produits, devis, client partagées.
En effet, je travaille avec d'autres sociétés en co-traitance, et nous cherchions un moyen de gérer nos devis et factures mutualisé entre nous tous.
Nous avons donc financé le développement de cette fonctionnalité, dont tous bénéficient maintenant.
C'est donc avec un immense regret que je vois cet outil qui nous est utile et auquel nous avons voulu contribuer se diriger vers un modèle fermé.
Au passage, quelques idées de services qui pourraient être vendus :
- service d'aide à la mise à jour quand ça bloque (je suis bloqué en 1.201 actuellement)
- service de configuration initiale de l'outil pour l'utiliser au mieux
- service d'aide à la constitution des CGV
- service de migration d'un serveur à un autre...
merci pour l'article, j'ai été très intéressé de le lire
La logique derrière votre approche semble les idées principales consolidés. Mais je crois que les détails pourraient être plus complètes. Je suis toujours heureux d'avoir trouvé l'article.